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Nuit stupéfiante à Copenhague

📍Reportage publié en juin 2017 dans le numéro 6 de la revue Barré

En vingt-cinq ans, le visage rongé de Vesterbro s’est métamorphosé. Autrefois l’une des plus importantes « scènes ouvertes » de la drogue à Copenhague, le quartier est aujourd’hui un vrai laboratoire d’initiatives pour la réduction des risques. Entrez ici sans crainte et découvrez ces rues devenues refuge pour les toxicomanes.


Il débarque après une journée de travail écrasante. Chevelure fraîchement taillée, chemise bleu ciel sur les épaules, pantalon à pinces noir. Ce soir, il est le plus âgé d’entre eux. L’affaire doit se régler vite. Peut-être qu'un dîner l’attend ou que sa famille ignore l'objet d'une telle visite. Il semble un habitué des lieux. Il se pose, saisit la seringue stérile et se pique une première fois le mollet. Les infirmiers veillent sur lui. Ils veillent aussi sur Martin (Les prénoms ont été modifiés.), petite trentaine, jogging descendu jusqu’aux chevilles pour faire examiner son aine. Une mauvaise piqûre y a laissé une longue trace violacée sous la peau. Rien de grave.

Ce soir, l’endroit ne grouille pas, mais la nuit s'annonce longue pour les infirmiers et les travailleurs sociaux de Skyen (prononcé [sku-eun]). Fermeture prévue à six heures du matin. S’ensuit 1 heure 45 de ménage avant d’ouvrir à nouveau les portes vitrées. Il est 22 heures. Fin de la pause cigarette tant attendue. Skyen, « le nuage », est la salle de consommation de drogues la plus fréquentée de Copenhague. Située près d’un centre d’hébergement d’urgence pour hommes, Skyen fut le carrefour de toutes les consommations supervisées. Sa fréquentation a diminué grâce à de nombreuses initiatives sociales, aujourd’hui reprises par la municipalité.

Il fait sept degrés ce soir dans le quartier de Vesterbro. Si, à Copenhague, toutes les rencontres commencent autour d’une Carlsberg, celle-ci a été bue dans un bureau de la minuscule Onkel Dannys Plads. Le lieu est on ne peut plus intrigant. Halmtorvet, la rue de la Botte-de-Paille, et Staldgade, la rue du Hangar, entourent cet ancien quartier des abattoirs. Des cafés, des restaurants, des associations assurent sa survie. Certaines aident chaleureusement les réfugiés arrivés au Danemark ; d’autres, les toxicomanes. Il y a vingt ans, Vesterbro était encore la plus importante scène ouverte* de Copenhague. Chaque semaine, les aiguilles usagées, quand elles n’étaient pas gardées précieusement par les consommateurs, se ramassaient par milliers.

*Une scène ouverte est un lieu à ciel ouvert où se concentre les consommateurs de drogues dans une ville (souvent en pleine rue).

L’histoire raconte que le quartier a été déserté dans les années 1960. La mairie de Copenhague souhaitait construire une autoroute en plein centre-ville. La future voie devait passer au pied de Hovedbanegård, la gare centrale, à deux pas du cœur de Vesterbro. Le projet rebuta, les rues se vidèrent. Peu de temps après, elles retrouvèrent un tout autre dynamisme quand plusieurs entrepreneurs investirent les lieux pour vendre ce qu’on ne pouvait pas vendre ailleurs : la pornographie. Peep-shows, sex-shops et autres marchands de rêves libidineux ont englouti les rues dépeuplées. Un mouvement singulier, bientôt suivi par les toxicomanes.

" Comment j’ai convaincu les autorités ? En agissant ! "

Engouffrons-nous dans ces artères sombres où le calme côtoie le tumulte. Il est 20h30, la nuit est tombée depuis une heure et demie déjà. Sur la place, un camion, immobilisé. Fixelancen, l’ambulance des injections. Ce soir, c’est Anna qui supervise. L’intérieur est étroit. La chaleur humaine comble le vide. Et quelques meubles : un coin bureau et quatre petites places pour s’injecter le produit désiré. Les tables en inox reflètent la lumière des néons. À droite, de petits mots rédigés par les usagers sur des bouts de papier déchirés fourmillent sur le mur. Un exutoire peut-être. Ou bien une page de leur journal intime rendue publique et habillée de remerciements pour ceux qui les surveillent.

Ce cher Fixelancen ou Mobil fixerum (en français, salle d’injection mobile) a été initié par un cerveau hyperactif, celui de Michael L.O. « Dans les années 1990, on ramassait des milliers de seringues chaque semaine. Les gens se piquaient en pleine rue, ils y dormaient, certains pissaient tout le temps. Beaucoup faisaient des overdoses et mouraient dans la rue. Il fallait faire quelque chose pour eux... » Un discours un brin idéaliste qui a porté ses fruits. Aujourd’hui, le quartier a retrouvé ses résidents et ses familles. « Je savais qu’une salle d’injection pouvait déranger les habitants. Alors je me suis dit : pourquoi ne pas mettre des roues dessus ? Et voilà le résultat ! » Le tout premier Fixelancen fut lancé avec des médecins et infirmières bénévoles en 2011 dans une vieille ambulance allemande. Il fait aujourd’hui partie de la collection du Nationalmuseet, le musée national du Danemark. Une « putain de fierté » pour Michael.

À l’angle de Onkel Dannys Plads, un café plus connu pour ses toilettes que pour ses tasses. Initié officieusement par Michael Lodberg Olsen et aujourd’hui financé par la mairie de Copenhague, le Café Dugnad permet à tous ceux qui n’ont pas vraiment le choix de venir profiter gratuitement des W.C. À leur disposition, tables et chaises, toilettes propres, aiguilles stériles et une bonne dose de conversation. 

Dehors, un vieil abribus fait office de fumoir. « Nous devions l’enlever, mais finalement... il sert beaucoup. Les fumeurs sont contents d’avoir leur petit abri. » Un mot d’ordre a pris le pas sur tous les autres : « sauver des vies. »

Depuis la mise en place de programmes d’aide aux toxicomanes, le nombre de morts par overdose a nettement baissé dans la ville. Le rapport officiel européen a recensé 218 décès dus à la drogue en 2015. Même s’il reste très élevé, ce chiffre s’est aujourd’hui stabilisé et fait l’objet de toutes les attentions. « Rien qu’avec l’ouverture du café, nous avons pu sauver 25 vies en un an », souligne Michael. Des vies qui seraient parties en fumée si aucun citoyen n’avait pu avoir les bons gestes et, ainsi, mettre une claque à l’overdose. Au Danemark, la loi autorisant l’ouverture de salle de consommation n’a été adoptée qu’en 2012. « Toutes les installations ont été mises en place grâce à la société civile, bien avant les lois. Aujourd’hui, seules la connaissance et l’éducation peuvent combattre les mauvais usages. Comment j’ai convaincu les autorités ? En agissant ! » Le chemin fut rude, mais son entreprise a prospéré grâce au dialogue. 

(...)

Illustrations : Rokessane

L’article intégral est disponible dans le numéro 6 de la revue indépendante Barré. Pour continuer la lecture (et soutenir la rédaction), vous pouvez le commander ici.

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