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Le temps dure longtemps

Mehdi*, incarcéré à la prison des Baumettes à Marseille entame, en 2018, une correspondance avec moi. L’échange se poursuit lors de son transfert dans une autre prison du sud de la France. Je le questionne sur ses conditions de détention. État des lieux.

Ma cellule...

Tout va bien à part quelques petites failles sans importance. J’ai déjà repris cinq kilos, le sport, toujours mes cours par correspondance et la routine carcérale… Je fais du foot en salle ainsi qu’au stade, de la musculation et je me rends à la bibliothèque qui est fondamentale pour moi.

Une des lampes s’allume de l’intérieur et de l’extérieur afin que les surveillants puissent la contrôler.

La cellule de 9m2 est neuve. Elle dispose d’une douche et de toilettes. Le bloc sanitaire est muni d’une porte basse en bois. Un interphone est là en cas de problème. Il y a l’eau chaude et l’eau froide au lavabo avec un miroir intégré. Au-dessus du lavabo, une lampe. Une plaque chauffante comme dans chaque cellule, quatre étagères accrochées aux murs, une à ma hauteur pour la télé, et un seul lit. Je compte trois lampes, dont une au plafond qui s’allume de l’intérieur et de l’extérieur afin que les surveillants puissent la contrôler. Les murs sont blancs avec un pan jaune collé à mon lit et une planche de contre-plaqué pour les photos. Sous le plan de travail, il y a une armoire, à gauche du frigo et à droite à l’opposé.

Chacun des trois bâtiments de la détention dispose d’une salle de musculation. Il y a deux terrains de foot en pelouse stabilisée ainsi qu’une salle de foot et de basket. Les promenades disposent de préaux en cas de pluie, de deux tables avec des bancs en béton ainsi que des barres de tractions. Si des caméras sont partout, même en promenade, il y a des angles morts.

Les activités...

Je suis des cours par correspondance et je compte bien utiliser mes capacités intellectuelles de manière légale, et non pas pour déjouer les lois et les services de police. Je veux honorer ma mère que je n’ai même pas vue avant et après sa mort à cause de lenteurs judiciaires. Je suis déterminé à prouver que la France, pays des droits de l’homme, ne respecte pas ces droits. Je suis livré à moi-même et ma seule arme est mon vécu, mon stylo, mais surtout ma détermination. J’ai un vécu qui en dit long.

J'ai assez donné.

Le pôle enseignement effectue toutes les démarches liées à la réinsertion. Pour avoir le droit de travailler, le délai est respecté. Je me suis inscrit à des cours par correspondance avec Auxilia en vue de passer une capacité en droit. J’attends la réponse et les tests. Je compte reprendre ma vie à zéro et retourner à l’université à ma sortie. Comme disait Confucius : "Choisissez un métier que vous aimez et vous n’aurez pas à travailler un seul jour de votre vie !" J’aurai ce diplôme car le droit est un de mes points forts ainsi que le français. Donc je me concentre pour réussir afin de ne pas faire de prison inutilement. J’ai assez donné.

La récidive...

En prison, tu es en relation avec tout genre de profils et des gens qui racontent leurs exploits. Donc tu te retrouves avec une haine de l’emprisonnement ainsi qu’un carnet d’adresses rempli qui te mènent à la récidive par appât du gain. Car la prison est l’école de la délinquance. La seule catégorie d'individu que personne ne respecte, ce sont les violeurs qui se font taper dessus. Ils sortent le plus rapidement possible en aménagement de peine.

La santé et l'hygiène...

L’unité sanitaire fait preuve de professionnalisme ainsi que les surveillants qui sont respectueux. Pour mes problèmes de santé, ils n’ont toujours pas reçu mon dilatateur de bronche mais ils m’ont dit que le médicament avait été commandé. Les kits d’hygiène sont distribués. J’ai très facilement accès aux traitements ainsi qu’aux soins.

Au niveau de l’hygiène et de l’entretien, ils nettoient tous les jours les abords des fenêtres. Nous disposons d’un seau, d’une serpillère et d’une poubelle avec des sacs distribués chaque mois et d’un kit d’hygiène : javel, crème à récurer, liquide vaisselle, éponge. Aux Baumettes, il n’y avait rien de tout ça, c’était l’horreur totale indigne de l’être humain. Le nettoyage se passe par le biais de détenus, les "auxis". Il y a l’auxi d’étage qui nettoie les coursives, les auxis service général nettoient les abords et les cours de promenade. Pour les abords et les promenades, il y a un prestataire externe afin de surveiller le bon fonctionnement.

Concernant les toilettes, toutes les prisons européennes en sont pourvues. À part la Belgique côté flamand où ils te donnent un seau chimique. Dans une maison d’arrêt où j’ai séjourné au début des années 2000, la cellule faisait cohabiter six personnes. Il fallait partager les toilettes. Tu n’as aucune intimité. Surtout moi qui suis très complexé. Mais ils ont compris, je reste toujours seul car je me sens mieux. De plus, je suis concentré sur mes cours par correspondance et je préfère vivre seul. Les toilettes actuelles sont en très bon état.

Ils nous prennent pour des animaux.

Aux Baumettes, j’ai fait plusieurs grèves de la faim pour protester contre l’état de ma cellule. Ils nous prennent pour des animaux. On fabriquait une cloison à base de draps, mais ici, il y a une réelle séparation. Nous les nettoyons nous-même. Le papier toilette est distribué chaque mois mais pas assez, donc il faut en acheter. En plus, ça coûte 1€20 les six rouleaux.

Moi personnellement, je ne suis jamais tombé malade, grâce à Dieu. Mais je ne m’assois pas dessus sans mettre du papier. Et quand je fais pipi, je tire la chasse d’eau en même temps pour éviter toute infection. Mais il y a pas mal de personne qui sont tombées malade, surtout aux Baumettes : cafards, la gale, le staphylocoque, les chats, les rats. C’était dégoûtant.

La nourriture...

Les repas sont nettement meilleurs qu’aux Baumettes. J’ai l’habitude de cuisiner car la bouffe distribuée, ce n’est pas du trois étoiles. Il faut remplir un bon de cantine et tu es livré la semaine d’après. Les surveillants m’appellent "le pâtissier du QI" (ndlr du quartier d’isolement). Ils sont corrects avec moi et moi de même. Je cuisine dans ma cellule avec la plaque chauffante et les ustensiles : casseroles, poêles, etc. Je suis un très bon cuisinier !

Les plaques chauffantes peuvent être dangereuses mais à l’époque, nous fabriquions des chauffes à huile. Tu prends deux tubes de sauce tomate que tu modèles comme deux stylos. Tu mets un mouchoir et deux bouts de ferraille pour le maintenir. Tu remplis une boîte de thon avec de l’huile et cela fait une flamme. Et pour les poumons, c’était très mauvais. Donc vaut mieux avoir la plaque. La période des chauffes a duré jusqu’en 2004 je crois, ou 2006. J’étais incarcéré à Nantes, Rennes, Angers. Aux Baumettes, il y a eu des bagarres à coup de plaques chauffantes brûlantes. C’est vrai que cela peut être dangereux mais au moindre souci, ils te l’enlèvent.

L'isolement...

J’ai été placé à l’isolement. Je ne vois plus l’horizon. Je vis seul et ne parle à personne. Ce n’est pas facile. Beaucoup de solitude.

Le matin de 8h à 9h, c’est la promenade, seul, dans à peu près 20m2 grillagés. Ensuite, il y a une salle de sport de 10m2 avec deux machines : une pour le torse et les triceps et une pour le cardio. Il y a une bibliothèque accessible de 10 à 11h. Ensuite, retour en cellule. Le repas est à 11h15, servi dans des barquettes en plastique. L’après-midi, promenade de 14 à 15h. Ensuite de 15 à 16h, sport mais il fait très chaud dans la salle. Je rentre donc en cellule pour prendre ma douche car je suis plein d’huile bronzante.
Toujours seul.

Tu peux parler à la fenêtre ou crier dans les promenades d’à côté avec les autres, mais je ne parle qu’à deux personnes que j’ai connues aux Baumettes. Tu n’es jamais en contact avec les autres détenus. Tu es escorté par trois surveillants qui te palpent à chaque sortie et entrée en cellule. Les journées sont les mêmes.

*Le prénom a été modifié

Image d'illustration : Mr.Kitsadakron Pongha