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Derrière les barreaux : le droit à la dignité

88 voix pour, 83 contre. Dans la nuit du mardi 11 au mercredi 12 décembre 2018, l’Assemblée nationale a voté le projet de loi pour la réforme de la justice. 171 députés sur 577 se sont exprimés sur la refonte judiciaire voulue par le gouvernement Macron. Il semblerait que l’actuel président français ait de nouveau brandi son « en même temps » pour la réforme du système carcéral : d’ici 2027, il est prévu de créer 15 000 places de prisons supplémentaires et de travailler sur les alternatives à l’enfermement. Un objectif : réduire la surpopulation dans les prisons françaises. Au 1er janvier 2019, 70 0591 personnes étaient détenues dans les prisons françaises, en métropole et outre-mer.

« D’habitude, j’ai plus affaire à des sujets marronniers, mais le vôtre n’en est pas un. » Si les attachés de presse de l'administration pénitentiaire furent étonnés de l'originalité de ce sujet, aucune réponse n'a été fournie aux questions posées à l'heure où nous bouclons ce numéro. Tous les témoignages recueillis pour ce dossier sont précieux. Ils décrivent de quelle manière les normes sanitaires doivent s’adapter aux règles de surveillance. Ils sont détenu(e)s, ancien(ne)s détenu(e)s, surveillants de prison, médecins, et racontent à quel point les conditions d’hygiène des prisons françaises pèsent sur l’enfermement.

1 Source : ministère de la Justice

Chère Camille,

J’espère que tu vas bien. Moi ça va. Mes journées se passent pas trop mal, un peu de solitude. Pour répondre à tes questions, la cellule de 9m² est neuve, elle dispose de la douche et des toilettes au même niveau, muré et muni d’une porte basse en bois. (…) Pour mes problèmes de santé, ils n’ont toujours pas reçu mon dilatateur de bronches, mais ils m’ont dit que le médicament avait été commandé. Les kits d’hygiène sont distribués. J’ai très facilement accès aux traitements ainsi qu’aux soins. (…)

D. écrit ces lignes depuis la cellule d’une maison d’arrêt du sud de la France. Ces mots sont extraits de trois lettres reçues entre mai et octobre 2018.

Du papier toilette à la cantine

Aujourd’hui, c’est jour de cantine. La cantine, c’est un supermarché sur catalogue distribué aux prisonnier(e)s, plus proche du tableau Excel imprimé sur une feuille A4 que des catalogues de papier glacé que vous recevez dans votre boîte aux lettres. Les détenus qui ont un petit pécule ont la possibilité d’améliorer leur confort : du Nutella, des boîtes de maïs, du tabac, une télévision… Tout est payant, parfois à prix fort. Sur son bon de cantine, D. note le chiffre 1 devant « papier hygiénique, 6 rouleaux ». Il lui en coûtera 1,20 €. Sa commande terminée, il rend le coupon au surveillant chargé de les ramasser. Tout ce qu’il a payé arrivera la semaine suivante. En prison, le papier toilette est gratuit à raison de quelques rouleaux par personne et par mois. Si le stock - plutôt mince - arrive à épuisement avant le dernier jour du mois, certains détenus le « cantinent ». Les autres devront utiliser les quelques euros qui leur sont accordés pour les produits de première nécessité ou bien attendre le début du mois suivant. Idem pour les protections hygiéniques : quelques-unes sont distribuées à l’arrivée en détention et dans les kits d’hygiène mensuels. Ensuite, il faut payer.

Le docteur Damien Mauillon, président de l’APSEP (Association des Professionnels de Santé Exerçant en Prison) et médecin à la prison d’Angers, témoigne : « Il m’est déjà arrivé de devoir donner du papier toilettes à un détenu car il n’avait pas les moyens d’en acheter. » La maison d’arrêt d’Angers peut accueillir 266 détenus. « Aujourd’hui, ils sont 380 ici. » 142 % de taux d’occupation. Par mail, il souligne que le sujet de ce reportage est pour le moins original, « mais symbolique de la prison française ».

(...)

Le cas des maisons d’arrêt

(…)

Pierre* est surveillant. Comme tout le personnel de l’administration pénitentiaire, il est soumis au devoir de réserve, une obligation de la fonction publique qui impose une discrétion maximale.

Pierre raconte son quotidien et le respect des conditions d’hygiène là où il travaille. « L’encellulement individuel, moi je pense que c’est bien, oui. C’est une bonne chose. Mais bon, les maisons d’arrêt... Les gars viennent d’arriver. Dans les grands centres, ils en amènent plusieurs toutes les nuits, comme à Fresnes. Après, le fait qu’ils soient plusieurs en cellule, ce n’est pas vraiment synonyme de violence. Ils sont forcément plusieurs par cellule, car il y a tellement de monde... ! Parce que sinon, il faut pousser les murs comme on dit. »

Pierre explique que l’intimité n’est pas la même en maison d’arrêt ou en maison centrale. Les maisons centrales sont des établissements qui accueillent les plus lourdes peines : vingt, trente ans, perpétuité... « Dans ces prisons, souvent, les toilettes ne sont pas dans le champ de vision de l’œilleton. Les détenus sont tout seuls en cellule. Ça, c’est une intimité qui est encore vraiment respectée. »

Exhibitionnisme imposé

Régulièrement, D. prend quelques minutes ou quelques heures pour nettoyer sa cellule, sa douche, ses toilettes. Toilettes où aucun autre détenu ne s’est assis pour faire ses besoins. Car D. est un petit veinard : il est seul dans une cellule neuve. La surpopulation ne permet pas à tout le monde de se soulager à l’abri des regards.

« Quand on parle de l’intimité, même dans les recherches sur la prison, en général, on trouve toujours des informations sur la sexualité, alors que ça va bien au-delà. C’est une problématique qui est très importante, qui touche à plein d’enjeux du milieu carcéral. » Il est 16 heures en France, 10 heures à Montréal, là où les maisons d’arrêt se nomment « prisons provinciales », et où les détenu(e)s peuvent circuler librement dans leur « secteur ». Au téléphone, Anaïs Tschanz, doctorante en criminologie et canadienne. En 2018, elle a écrit une thèse sur l’intimité en détention et parvient aujourd’hui à mettre des mots clairs sur ce qu’est le manque d’intimité et ce qu’il devient en prison.

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2 - Sondage Ifop / Fondation Jean Jaurès, 2018 Illustrations : Louise Nelson

L'article original (et en entier) est publié dans le numéro 2 de Flush, disponible ici.