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Les violences conjugales, une affaire publique

Il y a eu un jour cette phrase saisissante d’un procureur de la République lors d’une audience de comparution immédiate au TGI de Lyon: «Les violences conjugales sont si particulières lorsqu’elles ont lieu au sein du domicile familial.» Pas même le temps de s’arrêter sur l’expression «violences conjugales» qu’il nous faut directement réfléchir à leur caractère «familial», quand elles sont commises «à la maison». Affirmer que ce ne sont que des problèmes de couple qui s’exposent aux regards d’autres membres du foyer, souvent des jeunes enfants, n’est pas correct. Il s’agit d’une autre réalité: la violence. Et l’affaire privée devient publique.

Les parquets engagent des poursuites s’ils le peuvent, même si les victimes ne posent pas plainte. Avec en sus un cocktail de jalousie et de domination masculine, vous obtenez le parfait profil de l’homme qui n’est «pas violent d’habitude» et qui a «dérapé». Vous ne le savez peut-être pas, mais toutes les semaines, tous les jours, des hommes qui n’ont pas l’air violents comparaissent dans le box des prévenus des tribunaux. Il y a ceux dont la violence ne s’est jamais vue sur leur visage ou dans leurs gestes. Jusqu’au jour où… Il y a aussi les récidivistes qui ne savent s’imposer qu’avec un ou deux coups de poing qui laisseront des bleus sur les joues ou dans les cous des femmes qu’ils attaquent de façon habituelle.


Lors d’une audience, il en va de la patience des magistrats, juges et procureurs, pour conduire les débats plus loin que les excuses, les «je ne suis pas violent» ou les «je ne voulais pas lui faire de mal», et ainsi faire prendre conscience au prévenu qu’il a été violent. Monsieur a beau être poli, dire bonjour et arriver à l’heure au travail, il a bien été violent et doit répondre de ses actes devant la justice.


La justice, elle, a des armes pour condamner ces violences conjugales. Elles sont malheureusement facilement contournables avec un peu de mauvaise volonté. « Elle n’aurait pas dû se trouver dans cette cuisine ». Eh non, elle n’aurait logiquement pas dû se trouver ici car la justice avait prononcé envers monsieur une interdiction de rentrer en contact avec son ex-conjointe. Mais avec cela, monsieur n’a pas gagné une forme de sagesse. Il a voulu voir madame, il l’a vue. La sanction n’a malheureusement rien empêché. Elle a en revanche servi à montrer que monsieur avait enfreint la loi pour commettre, encore une fois, des actes de violence sur la mère de ses enfants.

Les enfants, justement, sont là, parfois cachés derrière un mur, les yeux sortant discrètement de l’ombre. Ils sont les spectateurs de gestes qu’ils ne comprennent pas mais qu’ils subissent également. Ils voient papa mettre une gifle à maman, plus grosse que celle de la semaine dernière. Ils entendent. Parfois, leurs regards croisent les bouteilles pleines, puis vides. Ils ne sont pas des parties civiles, mais la justice met un point d’honneur à protéger ces témoins parmi les plus fragiles. Une protection parfois synonyme de «papa en prison», «papa doit aller voir un docteur». Une protection qui, de prime abord, est une séparation.

 » Les tribunaux ne jugent pas des hommes amoureux.

La famille, dit-on toujours, est un socle de stabilité nécessaire pour consolider une vie: tout dépend cependant de ce qui s’y vit. Il arrive alors que papa n’ait plus le droit de voir maman. Le juge lui a interdit de la voir. Il ne vit plus à la maison. Mais il l’aime toujours, c’est ce qu’il dit.


Nous avons, aujourd’hui, besoin de voir les violences conjugales remises en cause politiquement. Quelle serait la stupeur au sein de la société française si l’on annonçait qu’un homme meurt tous les deux jours sous les coups de sa compagne ou de son ex-compagne ! Elles ne doivent plus être tues et ne doivent pas rester derrière les impressionnants rideaux de velours qui entourent les tribunaux. Elles sont l’affaire de tous. Elles touchent nos sœurs, nos voisines, nos amies, nos collègues, nos femmes de ménage, nos banquières, nos médecins, qui nous disent que tout va bien, qu’ils s’aiment toujours. Mais les tribunaux ne jugent pas des hommes amoureux. Car non, on ne frappe pas par amour.