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« Ils nous ont remis en prison. »

Isoler pour empêcher la propagation du coronavirus ? Pour les personnes en semi-liberté, le confinement sonne comme une nouvelle incarcération.

Publié le 25 mars 2020

Samy est détenu en semi-liberté dans l’ouest de la France, au Mans. Il est habituellement autorisé à sortir en semaine, notamment pour chercher un emploi. Face à l’épidémie de coronavirus et pour limiter les contacts, les personnes placées en semi-liberté sont confinées. Témoignage.

Ils disent que les personnes en semi-liberté seront confinées. En gros, nous sommes juste des numéros d’écrou. Ça les arrange : qu’on crève dans notre cellule.

18 mars

Je crois que je l’ai contracté. Je tousse. On m’a dit qu’il fallait tousser sec, mais je tousse gras. C’est bizarre, je crois que j’ai un peu les symptômes. Hier, je voyais flou et tout ça. Apparemment, ils veulent nous confiner. Dès que je rentre, je vais leur dire “étant donné qu’on n’a pas de médecin au sein de l’établissement et que vous nous confinez de force, vous allez tout de suite venir avec le SAMU”. Apparemment, ils vont nous confiner à nouveau. Nous sommes en semi-liberté, mais nous n’allons plus pouvoir sortir. Dans le centre, ils ne nous ont prévenus de rien. Ils disent que les personnes en semi-liberté seront confinées. En gros, nous sommes juste des numéros d’écrou. Ça les arrange : qu’on crève dans notre cellule.On m’a dit de rentrer à midi. Je les ai informés que j’avais l’autorisation du juge de rentrer à 13h, donc je rentre à 13h. Ils m’ont répondu : “C’est le président qui parle”. Je leur ai dit : “je m’en bats les couilles, moi, j’ai pas regardé la télé hier.”

19 mars

Bloqués. Ils nous ont tous confinés. Nous ne pouvons sortir que sur autorisation. J’ai pu me rendre à la pharmacie uniquement parce que j’ai une ordonnance pour un traitement obligatoire. C’est pour ça que je suis sorti. Autrement, personne ne sort. Ils nous ont remis en prison en fait. J’ai été autorisé par un juge d’application des peines de Nantes à sortir de 7h45 à 13h ; le samedi, de 13h à 19h. Maintenant, je n’en ai plus le droit. Ils sont venus me faire signer une notification. J’ai fait appel : ils disent que les personnes en semi-liberté seront confinées. En gros, nous sommes juste des numéros d’écrou. Ça les arrange : qu’on crève dans notre cellule. Il n’y a aucune unité de soins dans le quartier de semi-liberté. Aucun docteur. Si nous sommes malades, nous ne savons pas comment faire. Personne ne sait. Les surveillants ne savent pas.

J’ai dû faire la guerre hier parce que j’avais une ordonnance pour ma bronchite chronique. Je fais partie des personnes très vulnérables et exposées à cette maladie, donc il me faudrait des tests.

Ils me disent que je ne peux pas en faire. Je ne comprends pas. Comment je vais faire ? Je n’ai pas accès aux soins. J’ai informé les surveillants hier que je ne me sentais pas bien, que j’avais des symptômes. Comme je ne suis pas dans la prison, il n’y a ni docteur, ni rien du tout. J’aimerais faire une prise de sang et aussi une analyse par rapport à ma bronchite chronique. Les personnes qui ont des problèmes respiratoires sont les premières à y passer, donc il me faut un rendez-vous en urgence.

Nous sommes sous écrou, donc toujours sous main de justice. C’est un aménagement de peine. En semi-liberté, ce n’est pas normal de se retrouver dans des situations comme ça. Nous sommes bloqués. Par exemple, personne n’a de tabac dans le centre.

Hier, j’ai fait la guerre pour réussir à sortir. Aujourd’hui, je suis le seul à être sorti. Le président a donné un ordre, mais il n’a pas dit de ne pas sortir. Il a même parlé de promener son chien. Alors s’il faut aller acheter un chien, je vais aller en acheter un. Et je vais aller le promener.

Des détenus sortent travailler, reviennent et peuvent être porteurs du coronavirus. Je suis dans un endroit clos avec eux, ils me mettent en danger.

20 mars

J’ai indiqué au personnel pénitentiaire que le quartier de semi-liberté n’était plus habilité à nous détenir étant donné qu’ils ne pouvaient pas respecter les consignes comme la liberté de sortir à certains horaires et chercher un emploi. Ils nous retirent nos téléphones portables, nous ne pouvons rien faire ! J’ai demandé à les garder. J’ai menacé d’arrêter de manger. J’ai obtenu gain de cause : nous y aurons droit pendant tout le temps du confinement. J’ai aussi déposé une nouvelle demande de libération, à cause du coronavirus. Des détenus sortent travailler, reviennent et peuvent être porteurs du coronavirus. Je suis dans un endroit clos avec eux, ils me mettent en danger.
Nous restons toujours enfermés dans la cellule. Nous avons droit à la promenade : 1h30 le matin, 1h30 l’après-midi, c’est tout.

22 mars

Ma cellule est une cellule ordinaire, dans un centre récemment construit. Ceux qui ont un emploi ont le droit de sortir et faire l’aller-retour pour aller travailler, munis de leur attestation dérogatoire. Ceux qui n’ont pas d’emploi sont réincarcérés. La porte de la cellule est fermée. Nous sortons en promenade. Il y a une mini-salle de sport. J’évite les sorties pour ne pas être en contact avec les autres. Moi, je me confine.

Je ne vois pas trop l’intérêt de la semi-liberté : confiner des gens et les mélanger avec d’autres qui sortent. Ce n’est pas logique.

Nous pouvons obtenir une attestation de déplacement dérogatoire en prenant un rendez-vous. Pour s’y rendre, il faut déjà avoir l’attestation du rendez-vous. Mais comme jusqu’à récemment nous n’avions pas de téléphone, nous ne pouvions pas avoir de rendez-vous, ni de justificatif ! C’était impossible dans ma situation de continuer mes soins et ma recherche d’emploi. J’ai fait appel de mon confinement. Ils sont venus et m’ont dit qu’ils allaient fermer la porte. J’estime que je n’ai pas à être enfermé. La population à l’extérieur n’a pas sa porte scellée. Je ne suis pas venu ici pour me refaire incarcérer. J’ai des vaccins à faire et je ne peux pas les faire. Les soins, en fait, ils s’en foutent.

Quelques jours plus tard, Samy sera transféré et incarcéré dans le quartier des arrivants pour pouvoir bénéficier de soins.